mardi 25 septembre 2007

IMPOSSIBLES.

Hier, huit heures, pour la première fois depuis quinze jours bientôt je ne percute pas la vibration du téléphone.

Ma. je tressaille.

On lui a remis le tube. Nous avons rendez-vous, tous, à seize heures, les médecins veulent nous parler.

J'arrive, Fais ce que tu as à faire fais tes trucs. J'arrive. Et Ma. aussi. Et Ma. encore un peu après, les yeux carmin et cette colère que je décelle chez ceux qui n'acceptent pas le chagrin de l'irréparable.

Mon père, lui, dort.

On attend longtemps avant de pouvoir pénétrer la chambre, ça s'agite dans celle d'à côté, je comprendrai malgré moi juste après.

Avec Ma. et Ma. et Ma. qui s'en va plus vite chasser avec sa lutte.

Il dort. La nuit a été rude.

Nous partons mon grand frère et moi dans sa voiture d'anglais, son ex-femme dans un café sinistre du dix-septieme, des sacs avec des affaires de filles à échanger, les filles alternées, aller dans un endroit impersonnel pour passer l'attente, encore quatre heures avant le verdict, et d'autres qui tombent entre les deux membre ainés de la fratrie, les dossiers les frustrations les impossibles, déjà.

Un bar de grand hôtel cosi, Mu. et ses grands yeux verts ourlés, eux aussi, des heures où personne sans doute aucun ne la voit, sa beauté qui m'émeuvra toute ma vie, sa bienveillance, nous, ses enfants, si elle pouvait nous arracher la souffrance.

Passer prendre C., le frère de plus de cinquante ans, le copain pied noir de toujours dans l'enfance, leurs frasques, leurs déconnantes, leurs femmes soeurs d'école maternelle, aussi, C. et son chic démesuré obsessionnel, sa belle gueule son grand corps mince et élégant, le complice de toutes les époques, Le fils de Félix.

Dans SM le livre, il est raconté comment on se croisa le jour de la mort de ma grand-mère, ce vendredi pluvieux ou le garagiste avait embarqué mes clefs alors qu'il me fallait foncer à l'hopital rencontrer mon père Sur les rives de sa mère morte ( si ma mémoire est bonne ), j'étais sortie avenue Marceau, un vendredi soir sous la pluie qui voulait dire Tu peux toujours te brosser en langue de taxi.
Là, au bout suprême du rouleau, j'avais croisé C., qui m'avait glissé la tête sous son imper, et raconté leur jeunesse sous les trombes avant d'arriver chez lui. Il m'avait appelé un taxi.

Hier il est dans la baston lui aussi, pour ne pas laisser paraître son immense chagrin, il a fait ce que mon père aurait fait à sa place, il est venu à la réunion fatidique au bras de Ma., il a pris la place de l'homme à côté de celle de mon frère ainé, il a prononcé le mot que tout le monde attendait mais que le corps médical déonlotogiquement s'interdit tant qu'on ne lui a pas soufflé soi même.

Ne pas s'acharner, non.

C. qui le soir nous invite tous autour d'une table ronde dans un restaurant adapté, les lumières sont douces, les voix souvent tamisées entre deux et sensiblement forcies dès qu'elles tracent des diagonales.
Un diner qu'il aimerait.

Avoir quitté sa chambre après tout le monde, le coeur retourné par le virage décisif commun, apercevoir malgré soi ( impossible, le regard glisse malgré ) un corps inerte dans la chambre d'à côté, le visage olivâtre affaissé, l'avoir regardé tous les jours, savoir qui est sa famille, lutter pout évacuer l'image.
Avoir comme tous les soirs, songé, c'est peut-être la dernière fois que je le vois, toujours, en carressant ses cheveux les lèvres sur son front, A demain.

Assise enfin dans ma nouvelle maison classe A, penser à nous, à nous tous, penser Impossible.

Ca ne peut pas ça ne doit pas durer encore et ecore nous sommes d'accord ma conscience et moi. C'est trop dur. On est épuisés, tous. Ca ne peut pas durer.
Qu'est ce qu'il faut avoir fait comme routes en quelque jours pour arriver à souhaiter la mort de son propre père.
Du kilomètres.

Ma. m'a investiguée à l'arrivée au matin, Tous vos dossiers étaient en ordre, tu es sûre, parce qu'il en parlait encore et...

Tous nos dossiers sont à jour Ma. Tous. Et personne ni ici ni après ni nulle-part, pas de jury impopulaire.

Pour lui nous on confirmé les soignants, il n'y a plus de jour ou de nuit, d'espace ou de temps.

Pour nous, si.

Pour lui un jour est identique à l'autre.

Pour nous, c'est tout, exactement, l'inverse.

Tu te couches même le tissu de tes draps à l'air d'un étranger, le portable à côté de la radio et de l'ordi, prête à recevoir le coup de fil fatal nocturne, tu zappes sans réussir à t'accrocher vraiment sur autre chose que du néant, la misère intellectuelle fixe les dernières protéines de jugement qu'il te reste, ta bronchite délibérément insoignée empire et te secoue toi aussi la carcasse fondue, tu n'attends rien ni du sommeil ni des rêves ni de la nuit, tu attends d'être un nouveau jour de combat, tu éteins la lumière quand tes yeux pèsent assez fort pour te clore le débat, tout est self-timé qui doit anéantir toute chance de penser encore, tu sais déjà qu'à cinq heures environ tu sursauteras, aggripperas le combiné laqué noir, rien, tout sera calme, le souffle à côté de toi, les mors d'amour et de réconfort grognés tendrement, tu ne cherches pas à savoir ce que racontait ton sommeil paradoxal à toute heure, ne pas penser, tâcher de se rendormir, ne pas penser, tâcher de sombrer à nouveau, ne pas allumer la radio, et puis si, repartir tant bien que mal pour deux heures de répit, flotter.

Sans faillir aux larmes. Pas encore.

Ce matin comme les autres attendre huit heures, C'est la fille de Monsieur, comment s'est passée la nuit, je vous vois tout à l'heure. Appeler Ma. qui est parti à cinq heures à Londres, transmettre. Mon frère si extraordinaire.

Et toutes ces qualités des uns des autres, qui ne servent à rien. Ici derrière les blouses bleues en soins intensifs, il n'y a pas de catégorie, pas d'échelle, tous à la même enseigne, celle de la terreur. Tue. La terreur tue. Le comble de la pudeur. Taire.

Après deux réunions, reprendre le chemin, les quais, ce boulevard moche, garer la maison devant, dehors, jamais dans l'enceinte, se garder cette respiration, jamais dans l'enceinte, toujours hors, éteindre le fond sonore masquant la réalité, éteindre la cigarette du condamné à faire comme si.

Car aujourd'hui me dit Ma. qui fume devant le hall, il entend tout, comprend, il est alerte.

Impossibles, on a dit.

Elle me décrit ce à quoi je dois m'attendre, me prépare à ce sursaut qui devrait me réjouir si j'étais plus chrétienne, je ne suis plus chrétienne, j'ai choisi, il parle avec ses mains.

Je monte sans enregistrer du décor quoi qu'il en soit pré-inscrit. L'infirmière dans le bureau aux blouses n'est pas la même, la blouse non plus, a des poignets différents, le détail est noté, ils sont jolis ces poignets.

La chaise est restée au même endroit depuis Ma. Je ne fais aucun bruit, je ne veux pas qu'il m'entende tout de suite, je dois reprendre mes marques dans cet espace, avant. ( Il y a un nouveau malade dans la chambre d'à côté, il a l'air d'un vieillard ). Mon sac et mon blouson à l'entrée, la grande chambre, toutes les machines, les courbes les sons, reprendre en soi, s'asseoir, t'observer un moment, écouter le rythme de ton souffle, le tube, tes lèvres tuméfiées, ton long cou maigre, tes joues tendues, émaciées, tes sourcils encore roux et fournis en diable, tes mèches blanches.

Tes ressources, la force incroyable de ton organisme, sa volonté de vivre. Ta. Volonté de Vivre.

Je t'interpelle doucement, en posant la main sur la tienne, tes yeux s'ouvrent, tu hoches, et mets ta main sur la mienne.

Je te raconte d'où je viens, je ne veux pas te fatiguer, tu presses, je ne te fatigue pas. Tu fais un signe, j'avance des mots qui ne sont pas les bons, je te demande si tu veux l'ardoise, non, tu refais le signe jusqu'à ce que je comprenne, tu veux que je parle, que je raconte, alors je m'exécute bravement, je raconte, je parle, les pressions sur ma main disent que tu es content, tu es fier, tu ris même quand je cite une expression de toi, ce Ventre mou de, je continue, je ne sais pas si je dois continuer ou m'arrêter, une fois je pose trop fort ma main sur ta paume tu fais un geste de souffrance, je suis désolée je remets ma main sous la tienne, tu presses et je sais que c'est l'amour que tu dis;

Moi aussi, Je t'aime tu sais, mes lèvres sur ton front, A demain.

A demain...

Impossibles.

Ma. est encore entrain d'attendre un taxi elle a missionné le chauffeur ailleurs, des fleurs que tu aurais fait porter si.

La déposer à une station, bastille, reprendre le fil de la réalité extrerne à ce voyage, appeler Ma. à Londres qui reviendra demain, le préparer lui aussi à ce revirement, à cette conscience sur laquelle on croyait avoir tiré le grand rideau rouge, partager la culpabilité qui en découle, à chaque jour surgit sa peine.

S'ancrer dans des rituels dont il faudra se défaire sans savoir quand, mais savoir en revanche que s'en défaire aussi, sera douloureux, parce que tout s'installe même si c'est pour être défait, s'automatiser des réflexes en mesurant qu'il faudra les perdre, avancer dans ce tunnel dont la direction change tous les jours, rétrécir chaque jour un peu plus le cercle pour ne pas avoir à informer de ce qui n'existe pas, il n'y a pas de réponse au numéro que chacun se demande, rien n'est écrit, toutes les armes sont présentées.

C'est là, le champs infini, le chant endolori des impossibles.

4 commentaires:

zita incognita a dit…

des pensées,
des baisers.

sandra a dit…

il y avait zéro soleil de tout le jour mais j'ai pensé à toi.

drink a dit…

Un pour marquer la cadence...

eric33 a dit…

oui des pensées et des baisers, et des bisous...